Publié dans « Défense Nationale et sécurité collective », Supplément au N°3, mars 2005

 

La littérature portant sur l’argent criminel répond d’abord aux besoins du monde financier. Ces textes exposent les techniques de blanchiment connues des experts, les failles permettant aux narco-devises d’infiltrer la finance légitime. Comment on blanchit l’argent est ainsi, légitimement, le sujet d’intérêt majeur des financiers. Qui sont les blanchisseurs semble en revanche les soucier bien moins. Au-delà de considérations moralisantes, on ne trouve en fait rien dans ces textes qui dépeigne en profondeur la nature et l’activité des acteurs du blanchiment. Or répondre à la question « qui sont les blanchisseurs et que font-ils vraiment ? » est l’amorce cruciale de toute lutte anti-blanchiment. Aussi décisive que le diagnostic médical devant la maladie, elle seule permet de comprendre précocement, à temps, l’action même de blanchir. L’éluder condamne à la réaction tardive – donc à la proverbiale « guerre de retard ». Car en matière de lutte anti-terroriste et anti-criminelle, l’avenir est au décèlement précoce, doctrine analogue à la médecine préventive. Agissant tôt, moins délabrante et moins chère, celle-ci est au total plus efficace que la médecine curative.

Nous sommes face à un changement de paradigme – de la « logique de compilation » de la Guerre froide au décèlement précoce : pourquoi ? Depuis leur surgissement à la fin du XIX° siècle, on étudiait le terrorisme et la criminalité organisée dans un champ conceptuel étroit. Le terrorisme était considéré comme un phénomène isolé, restreint et finalement, mesurable et maîtrisable. La vieille criminologie faisait du crime un phénomène individuel, psychologiquement ou sociologiquement explicable – voire excusable. Or depuis l’abolition de l’ordre bipolaire du monde, le terrorisme comme le crime organisé ont connu une mutation, une mondialisation, des hybridations telles, qu’ils débordent largement du cadre étriqué, statique et rétrospectif où naguère, on les étudiait. Le champ plus vaste des menaces, criminelles ou terroristes, pesant sur la société humaine depuis l’abolition de l’ordre bipolaire ; une approche dynamique, géopolitique et anticipative forment désormais le cadre conceptuel le plus apte à cerner ces menaces, à les penser. Dans ce contexte nouveau, la lutte contre le blanchiment d’argent passe forcément d’une logique réactive à une posture pro-active. La connaissance experte du blanchisseur (« connais ton ennemi »), la « micro-économie criminelle », deviennent ici les facteurs décisifs.

Ainsi donc, qui blanchit ? Pensons par catégories. Pour l’essentiel, les immenses montants en cause (même s’ils ne sont qu’estimés) sont blanchis par de grandes entités criminelles transnationales. Première indication forte : dans son sens classique1, le blanchiment d’argent est surtout le fait du crime organisé. Comparées aux profits du seul narcotrafic, les sommes brassées par les criminels « en col blanc », politiciens et fonctionnaires corrompus, etc., sont insignifiantes. Ne prenons ici qu’un récent exemple : ± 10 tonnes d’héroïne traversent chaque mois une « Route des Balkans » qui va d’Istanbul aux portes de l’Union Européenne2. Là-dessus, chaque tonne vendue en gros par les mafieux rapporte un profit net minimum de 50 millions de dollars3. Or le trafic d’héroïne est loin d’être le seul trafic de drogue (cocaïne, amphétamines, ecstasy, cannabis, etc.). Et les grandes entités criminelles, s’enrichissent aussi formidablement par le piratage de marchés publics, les trafics d’êtres humains, d’armes de guerre illégales et d’oeuvres d’art, la contrefaçon, la contrebande, etc.

Mais les terroristes ? Oublions-les ici. Les rapports entre argent et terrorisme sont tels qu’ils méritent une étude particulière – ne serait-ce que pour lever la confusion semée par des « experts » américains, depuis le 11 septembre 2001. D’abord, les terroristes ne « blanchissent » pas de « l’argent criminel ». Au contraire « noircissent »-t-ils, usent-ils à des fins criminelles (attentats, etc.), de l’argent honnête, provenant de cotisations, quêtes, aumônes, dons volontaires, etc. Ensuite, et à l’inverse des sommes immenses générées par le crime organisé, les sommes « noircies » par les terroristes sont infimes. Pour un expert financier de la Préfecture de police de Paris, la campagne de bombes du Groupe Islamique Armé algérien, durant l’été 1995 à Paris, a coûté moins de 100 000 Francs français et la bombe qui ravagea la station de métro Saint-Michel… 680 Francs4. Et l’on sait maintenant que les préparatifs et l’exécution du « 9/11 » (à New York et Washington) ont coûté moins de 500 000 dollars US.

Ainsi donc, l’argent sale ne provient-il pour l’essentiel, ni des terroristes, ni des éléments dévoyés de la société civile. Le gros de l’argent blanchi dans le monde l’est par le crime organisé, qui le réinjecte, ou le fait réinjecter par des complices, dans l’économie légitime, pour en jouir ensuite sans entraves ni risques. Au premier rang de ces acteurs essentiels du blanchiment, les mafias, qui forment – osons dire l’aristocratie – du crime organisé, au double sens d’une « élite » criminelle, et d’une société durable, enracinée et collectivement douée de stabilité.

Lutter efficacement contre le blanchiment d’argent sale impose donc de connaître ces grandes entités criminelles, d’étudier leurs techniques, méthodes et « trucs » pour gagner, puis pour manipuler, « lessiver » et enfin récupérer l’argent criminel. A priori c’est simple : nombre de documents sérieux et probants (judiciaires, policiers, académiques et journalistiques) existent sur des mafias ; bien des « repentis » en ont révélé les rouages et les criminologues les connaissent bien mieux que jadis. Cependant, le monde financier tend encore à éluder l’étape cruciale de « connais ton ennemi ». Or cette timidité, cette négligence, même, les financiers n’en sont pas directement coupables. Avant d’arriver à eux, les réalités criminelles traversent en effet le filtre médiatique, et c’est l’effet asthénique de ce filtre qu’il nous faut d’abord expliquer.

Mafias : l’idée fixe des médias

Les médias nationaux (grands quotidiens, newsmagazines, etc.) n’écrivent en fait qu’un seul et sempiternel article sur les mafias. En dépit de tout ce que savent et peuvent prouver les experts judiciaires, académiques et policiers : année après année, la « ligne du parti » médiatique est que la mafia agonise et disparaîtra sous peu. Et cet article-type porte toujours le même titre : « Le dernier parrain ». Pour la mafia italo-américaine, le « New York Times » nous fait régulièrement, depuis 1930, le coup du « dernier parrain ». Le 29 mars 2004 encore, le newsmagazine « Time » reprend la rengaine en couverture. Cette semaine-là, Joseph « Big Joe » Massino, chef de la « famille » Bonanno de la mafia de New York, est condamné à la prison à vie. Sous le titre « The last Don », sept pages glosent sur la pente fatale d’une « famille » Bonanno vouée à disparaître, comme bien sûr les quatre autres « familles » mafieuses de la ville. Le 23 novembre 2004 « Le Monde » consacre au « parrain » marseillais présumé « Jacky Le Mat » une enquête d’une page. Son titre ? « Le dernier caïd », bien sûr…

Or de tels avatars, la « famille » Bonanno (qui existe continûment depuis les années 1920) en a connu cent autres en soixante-dix ans – et elle vit toujours. Dans l’entreprise criminelle continue, la disparition du chef n’est qu’une péripétie. Preuve : le jour même où Massino est condamné, Little Italy connaît déjà son successeur ! Vincent « Vinnie Gorgeous » Basciano, capo de la section du Bronx de la « famille » Bonanno, a été illico nommé chef-remplaçant, le « business criminel » continuant sous sa direction5.

Les « familles » de New York maintenant : une note du FBI (mars 2004), fort accessible à « Time », souligne que les membres initiés des cinq familles étaient 570 en janvier 2001 … et 650 en janvier 2004. En 2003, ces cinq familles ont initié 94 nouveaux « soldats »6. Curieuse « agonie » … Or si l’acharnement médiatique à clamer leur décès amuse plutôt les mafieux, il endort en revanche l’opinion et amoindrit la vigilance des policiers : pourquoi craindre un mafieux si c’est « le dernier » ? Pourquoi se soucier d’une entité criminelle à l’agonie ? Pourquoi instaurer des protections coûteuses face à un péril sans lendemain ?

Permanence et endurance, caractéristiques majeures des mafias

Nous prendrons nos exemples concrets dans la mafia italo-américaine. Voici pourquoi :

  • Dans une société policée comme l’Américaine, la mafia subtilise chaque année des milliards de dollars – plus de 700 millions en une seule malversation (voir ci-après) au préjudice de l’Etat fédéral et d’entreprises diverses,
  • C’est sur la mafia italo-américaine que courent les idées les plus sottes, les lieux communs les plus absurdes. La rétablir dans sa réalité actuelle nous a semblé oeuvre de salubrité criminologique,
  • C’est à Chicago, vers 1925, qu’émerge la menace d’une infiltration massive d’argent mafieux dans l’économie. Depuis, les Etats-Unis disposent de lois anti-blanchiment strictes. Qui peut le plus, peut le moins : exposer comment cette mafia évolue dans ce système plutôt sévère montrera au lecteur que d’autres profitent mieux encore de systèmes laxistes, voire complices.

La « famille » Marcello, 144 ans et encore en forme

Le 22 juin 1861, le journal « The True Delta » de la Nouvelle Orléans écrit : « de récents faits ont persuadé la police locale qu’un groupe organisé (…) de bandits et de cambrioleurs siciliens domine désormais le second et le troisième district de la ville« . Le 19 mars 1869, le « New Orleans Times « renchérit » Le second district de la ville est infesté d’assassins, de faux-monnayeurs et de cambrioleurs siciliens qui ont récemment constitué une sorte de partenariat ou de société pour piller la ville et y semer le désordre ». En mai 1891, la « American Law Review » souligne que « pour le consul d’Italie Pasquale Conte, la seule Nouvelle Orléans, compte à la fin des années 1880 une centaine de criminels italiens fugitifs, tous migrants illégaux, beaucoup ayant été ensuite naturalisés ». Conclusion7 : « La mafia devint l’élément criminel italien dominant, non seulement à la Nouvelle Orléans, mais ailleurs aussi aux Etats-Unis, car, de leur fief de la métropole louisianaise, les mafieux établirent sans tarder des filiales à New York, San Francisco, Chicago… ». Or en 2005, cent quarante-quatre ans après son apparition en juin 1861, la famille mafieuse de la Nouvelle Orléans (« famille » Marcello) existe toujours. Malgré un siècle d’ »éradications » d’enterrements médiatiques et de « derniers parrains », elle est active, quoique discrète.

La « famille » de Scranton réapparaît, après 40 ans d’occultation

Autre art mafieux, celui de « disparaître ». Témoin, la « famille » d’une conurbation des confins de la Pennsylvanie et de l’Etat de New York, Scranton-Wilkes-Barre. Fondée vers 1880 par deux Siciliens, longtemps liée à celles de Philadelphie et de Buffalo, la « famille » de Scranton devient, malgré elle, célèbre en 1957 : son chef d’alors, Joseph M. Barbara, organise chez lui la fameuse convention mafieuse d’Apalachin (NY). Surpris par la police, ce « sommet » de quelque soixante capi démontre alors à l’Amérique que la mafia n’est pas une légende sicilienne, mais une redoutable réalité criminelle. Sur le champ, la « famille » de Scranton disparaît. Nul n’entend plus parler d’elle. FBI, experts divers : tous les recensements ultérieurs de familles mafieuses la disent morte. Mais en 2004, un certain Billy D’Elia, de Scranton, est surpris à discuter avec Joseph « Uncle Joe » Ligambi, chef de la « famille » de Philadelphie. Le FBI cible alors ce très visible M. D’Elia, (2 mètres, 150 kilos) : c’est le chef d’une « famille » de Scranton vivace et active, après avoir prospéré trente ans durant sous la direction de Russel Bufalino (1960-1990). D’abord chef-adjoint de la « famille ») D’Elia lui a succédé en 1996.

Encore et toujours, des liens entre Cosa Nostra des Etats-Unis et de Sicile

De même que nombre d’experts disaient la « famille » de Scranton disparue, l’idée reçue était, voici peu, que tout lien était coupé entre la mafia d’origine, Cosa Nostra de Sicile, et les « cousins » de Cosa Nostra des Etats-Unis9. Or l’important repenti sicilien Antonino Giuffre révèle récemment qu’au contraire, les « familles » américaines recrutent des mafieux siciliens pour muscler leurs équipes et éduquer leurs « soldats » au règles mafieuses, Omertà, etc. Les « familles » américaines envoient en retour leurs « novices » en stage en Sicile, pour y apprendre la « culture mafieuse » authentique.

Une enquête exemplaire au New Jersey en mai 2004

En mai 2004, une commission officielle de l’Etat du New Jersey publie une étude de 180 pages intitulée « State of New Jersey Commission of Investigation – The changing face of organized crime in New Jersey – A status report »10. Pourquoi ce rapport ? Parce que l’Etat du New Jersey est, depuis un siècle, le plus gangrené par la mafia, et que son parlement a exigé de l’exécutif de l’Etat qu’il l’informe régulièrement sur l’étendue du problème mafieux et de ses évolutions (positives ou négatives). Ce, dans l’Etat et au-delà, en Amérique du Nord. Récent, documenté, d’une froide objectivité, ce rapport est une vivante radiographie du phénomène mafieux aux Etats-Unis ; ce qu’on y lit diffère grandement des clichés véhiculés d’ordinaire par les médias.

[texte inédit en français et traduit par l’auteur]

D’abord, une sèche réfutation des clichés type « dernier parrain » :

[Citation du texte du rapport] « Un nombre élevé de « soldats » et associés de Cosa Nostra sont incarcérés mais, contrairement à ce que ressassent les médias [souligné par l’auteur], le poids effectif de la mafia est aujourd’hui analogue à ce qu’il était voici une douzaine d’années ». Mieux même, si la mafia terrifie l’opinion sicilienne, aux Etats-Unis, elle la fascine : [témoignage devant la commission du mafieux repenti Ronald Previte, de la « famille » de Philadelphie] « Voici dix ans, je vais à Trenton avec M. Stanfa [alors chef de la « famille » de Philadelphie] pour témoigner devant la Cour de l’Etat. Quand on arrive, il y a des caméras de la télé partout et le soir même, on nous voit aux actualités télévisées. Dès lors, tout le monde sait qui je suis vraiment… Or après que mon état [de mafieux] éclate à la télé, mon revenu [criminel] triple ! Vous pigez ? Les gens vous voient à la télé et après… Ouah ! Fréquenter un dur… Alors oui, c’est vrai, les médias génèrent cet effet-là. Ils m’ont bien aidé à me faire du fric. »

Les points saillants du rapport : Aujourd’hui, singularité unique, Cosa Nostra persévère dans le racket syndical et infiltre nombre d’entreprises – voire des professions entières ; elle peut toujours se régénérer ; l’hédonisme américain rend son élimination improbable ; Cosa Nostra a su trouver des alliés nouveaux : street gangs, motards criminalisés, bandes ethniques. Enfin, Cosa Nostra maîtrise les techniques de contre-ingérence informatique, ce qui pose de graves problème aux officiels. Conclusion : [Compte-rendu de la Commission] « Les opportunités criminelles abondent [pour les mafieux] du fait d’une demande constante dans le domaine du vice, ou de la vulnérabilité des victimes. Et nombreux sont ceux qui frappent à la porte de ce club criminel [la mafia]. Ainsi, à long terme, la société a le plus grand mal à l’emporter sur Cosa Nostra ».

Racket des syndicats de salariés

[US Deparment of Labor, James Vanderberg, Newark office of labor racketeering and fraud investigations] « A l’échelle nationale comme dans le New Jersey, Cosa Nostra est encore très présente dans le monde syndical. Le racket des syndicats procure encore aujourd’hui des revenus importants à Cosa Nostra. Les extorsions mafieuses visant les syndicats peuvent affecter l’ensemble [souligné par nos soins, NDL’A] des ± 800 000 syndiqués du New Jersey ».

Un système mafieux bien huilé :

[NJ Organized Crime Division – Mark W. Rufolo] « Les structures et la conception hiérarchique du crime organisé [la mafia] ont assuré sa survie pendant sept décennies… Ces structures, hiérarchies, règles et principes confèrent [à la mafia] la capacité de se régénérer. C’est une organisation vraiment ingénieuse… ».

[Supervisory Special Agent James E. Furry, FBI Newark division] « Partir en prison se dit pour eux « aller à l’école ». Ils y voient d’autres criminels ; ils y apprennent les dernières escroqueries, les derniers coups du Milieu. A leur libération, ils sont plus « professionnels » encore. Et quand ils sont en prison, leurs « familles » recrutent des nouveaux. Quand les vieux meurent, les familles se régénèrent en « ouvrant les livres », en initiant de nouveaux « soldats ». Il ne manque pas d’individus pour vouloir rejoindre Cosa Nostra. Donc je ne la vois pas [la mafia] s’affaiblir. C’est un système cyclique : là, ils sont sans doute en rénovation « …. « Les groupes [mafieux] doués consolident leur pouvoir et leur puissance ; les routiniers, malchanceux ou maladroits sont arrêtés et libèrent des zones d’activité criminelle où les plus forts s’installent ».

[Compte-rendu de la Commission] « Les ressources des forces de répression sont sérieusement ponctionnées par la lutte antiterroriste… Un cercle vicieux peut s’enclencher, où l’usage prioritaire de moyens sophistiqués et coûteux contre certains criminels offre en fait aux autres criminels de nouvelles opportunités d’expansion ».

[Compte-rendu de la Commission] « A des degrés divers chaque groupe [mafieux] continue à recruter des membres et des associés, et une nouvelle génération de chefs est en train d’émerger »…

Evolutions récentes du système mafieux :

Complicités nouvelles : « Cosa Nostra dispose de structures solides permettant aux groupes nouveaux d’infiltrer certains secteurs ; ils voient donc leurs profits augmenter en s’associant à Cosa Nostra. De son côté, Cosa Nostra sous-traite le racket, les assassinats et le trafic de stupéfiants à des groupes nouveaux : ainsi, les deux parties y gagnent. Les groupes nouveaux prospèrent en fournissant Cosa Nostra et cette dernière dispose de moyens sinon hors de sa portée ». [Exemple, l’alliance entre la « famille » de Philadelphie et le club de motards criminalisés « Hells Angels » local, dans le trafic de stupéfiants chimiques (amphétamines)].

Contre-ingérence : « On constate l’acquisition par certains experts dévoués à Cosa Nostra de matériel sophistiqué permettant de brouiller et coder ses communications et courriers électroniques ; or une grande part des éléments probants produits par la justice [américaine] provient de l’interception de tels courriers et communications ».

Aujourd’hui encore, Cosa Nostra toujours active aux Etats-Unis

Les « familles » de New York et Etats avoisinants11

Originalement familles mafieuses « de New York », ou « du New Jersey », ces sept familles occupent désormais une aire criminelle s’étendant (au sud) de Philadelphie au New Jersey à la métropole new yorkaise ; et (au nord) du Connecticut et Rhode Island jusqu’au sud du Massachusets, « frontière » du territoire de la « famille » de la Nouvelle-Angleterre (« capitale », Boston). Ces « familles » possèdent aussi des « colonies » ou filiales en Floride, en Californie et au Nevada (Las Vegas, etc.).

Famille Bonanno (NYC) – frappée par la répression, la « famille » compte encore 130 « soldats » et 15 « chef d’équipes » (cadres), identifiés par le FBI. [Compte-rendu de la Commission] « Malgré la décimation de nombre de ses cadres et dirigeants, les postes hiérarchiques [de la « famille »] continuent d’être attribués et occupés, et ses clients maintiennent leur confiance à cette société criminelle ». Une décimation relative, puis que la « famille » comptait 85 « soldats » connus en janvier 2001… et 130 à l’été 2004. Chef-lieutenant : Vincent « Vinnie Gorgeous » Basciano, capo de la section du Bronx de la « famille » ; sous-chef : Anthony « Tony Green » Urso.

Famille Colombo (NYC) – frappée par la répression. De 110 à 120 « soldats » et cadres ; ± 500 associés [complices criminels d’origine non italienne, ne pouvant donc être initiés dans la « famille » proprement dite]. Sous-chef : John « Jackie » DeRoss ; sous-chef-lieutenant : Thomas « Tommy Bop » Gieoli.

Famille Gambino (NYC) – puissance criminelle toujours redoutable : de 150 à 200 « soldats » et cadres ; de 1 500 à 2 000 associés ; une vingtaine d’équipes (« crews ») dont la moitié affaiblie par la répression ; chef-lieutenant : Arnold « Zeke » Squitieri, consigliere : Joseph Arcuri, Joseph « Jojo » Corozzo.

Famille Genovese (NYC) – la plus puissante et très secrète. De 250 à 300 « soldats » et cadres ; un millier d’associés. Figure tutélaire, Michael J. Generoso (86 ans) ; chef-lieutenant, Mario R. Gigante (frère du chef, en prison jusqu’en 2010) ; sous-chef : Venero « Benny Eggs » Mangano ; consigliere : Lawrence « Larry Fab’ » Dentico ; chef des équipes de rue ( » street boss « ) : John « Johnny Sausage » Barbato.

Famille Lucchese (NYC) – affaiblie, en reconstitution ; de 110 à 140 « soldats » et cadres ; de 1 000 à 1 200 associés. Chef-lieutenant : Joseph « Joe » DeFede ; sous-chef : Joseph « Joe C. » Caridi.

Famille DeCavalcante (NJ) – famille indigène du New Jersey ; après les Marcello (Nouvelle Orléans), la plus ancienne du pays : 85 ans d’existence continue ; ± 50 « soldats » et cadres, une cinquantaine d’associés ; chef-lieutenant : Joseph Miranda.

Famille de Philadelphie (NJ) – agglomération de Philadelphie et sud du New Jersey ; affaiblie, en reconstitution ; ± 25 « soldats » et cadres actifs, autant en prison ; ± 100 associés. Chef : Joseph Ligambi, sous-chef Joseph « Mousie » Massimino, consigliere : Joseph « Joe Crutch » Curro.

Activités criminelles de la mafia

  • Traditionnelles : trafic de stupéfiants (héroïne, amphétamines ; peu de cocaïne), prostitution, pornographie, prêts à taux usuraires, racket, jeux d’argent illicites (paris illégaux sur des événements sportifs, video-pokers, loteries clandestines). Spécialité de la mafia italo-américaine, le racket des syndicats de salariés : escroqueries aux dépens des fonds de pension ou des fonds sociaux, fausses factures et notes de frais, emplois fictifs, détournements de fonds, pillages de mutuelles, chantages à la grève aux dépens d’entreprises, etc. Professions touchées par ce contrôle mafieux : construction, démolition, élimination de l’amiante, transports routiers,
    traitement des ordures et des déchets toxiques, ports, docks et aéroports.
  • Nouvelles : escroqueries aux assurances sociales et de santé, escroqueries aux télécommunications (dans le domaine du porno notamment, facturations frauduleuses de centaines de millions de dollars par le truchement d’abonnements ou de connexions au téléphone ou à Internet), escroqueries boursières énormes (« Mob on Wall Street ») par le biais de l’infiltration de mafieux dans des sociétés de Bourse, vols d’identité, criminalité informatique, escroqueries aux taxes sur les carburants.

Activités mafieuses récentes

* Toutes ces informations sont puisées dans l’actualité récente, pour parer à l’esquive classique d’autorités américaines renvoyant dans un passé pittoresque, ou « colorful past », les affaires mafieuses qui les gênent.

La « nouvelle économie » et la banque12 – Vers 1995, Richard Martino, « soldat » de la « famille » Gambino monte, avec son chef d’équipe Salvatore « Tore » LoCascio, une énorme escroquerie concernant la prestation-reine de la nouvelle économie : les services en ligne (par téléphone ou Internet). Il s’agit de pornographie téléphonique (« sex hotlines »), ou par Internet. Des comparses rachètent des sociétés de téléphonie fixe rurales (Garden City, Missouri ; Overland, Kansas, etc.) et inondent la presse d’annonces promettant l’accès gratuit aux « sex hotlines » ou sites porno. Le gogo appelle ? Vous facturez, et cher – mais qui porte plainte pour 50 ou 100 dollars, et pour un tel appel ? Butin pour les Gambino : au minimum 100 millions de dollars – qui sont un enfantillage auprès de l’escroquerie Internet. L’accès au site porno est certes gratuit – mais comment vérifier que le visiteur a 18 ans ? Il présente sa carte de crédit – juré ! celle ci ne sera pas débitée. La carte est bien sûr débitée de 50 à 100 dollars – et retour au schéma précédent. Les experts du FBI estiment pour l’instant à 750 millions de dollars un préjudice dans doute bien pire. C’est d’ores et déjà la fraude la plus énorme de l’histoire des Etats-Unis… Touche finale : au titre de l’ « Universal service fund » (continuité des communications sur le sol national), la Federal communication commission verse une prime aux sociétés de téléphonie rurale : les Gambino ont ainsi récupéré 22 millions de dollars aux dépens d’Oncle Sam… Les sommes récupérées étaient telles qu’elles ont permis à des mafieux de s’offrir une petite banque rurale (à Garden City, Missouri), achetée 3 millions de dollars en vue d’escroqueries ultérieures…

La musique et le « show-business »13 – La musique et le spectacle forment une part importante de la « nouvelle économie ». Or rares sont ceux qui soupçonnent l’influence persistante de la mafia sur ce monde trouble. Un exemple suit, mais il y en aurait bien d’autres. Il concerne la populaire et lucrative rap music (le lecteur innocent la découvrira en regardant les clips de la chaîne de télévision MTV). Comprendre la suite demande de savoir qui est Sonny Franzese chef d’équipe de la « famille » Colombo et mafieux emblématique : ce petit homme (1 M. 55) a 81ans lors des faits. Marion Knight, lui, est un colosse de 30 ans, lié à des gangs afro-américains féroces (« Crips », ou « Bloods »). Voir qui cependant domine l’autre, lui donne paisiblement ses ordres – même, le menace de mort – permet de concevoir, derrière la frime et les « attitudes », la véritable hiérarchie criminelle de l’Amérique d’aujourd’hui. [L’associé mafieux repenti Frankie Saggio, décrit une scène dont il est le témoin direct] :

« On croit que les rappers dirigent leur propre business : c’est faux. Tous les rappers de l’industrie musicale paient tribut à des mafieux. Parmi les rappers présents ce soir là, il y avait Marion « Suge » Knight, le PDG de Death Row Records (disques du Couloir de la Mort). Knight, un dur à cuire, qui prendra ensuite 9 ans de prison pour braquage… Knight était un gros mec, grande gueule et bien sapé. Il jouait les gangsters, mais là, il a été remis en place par un homme qui l’aurait tué sur place s’il avait osé broncher. Voilà comment on fait’, a dit Sonny à Marion Knight. ’Quand mon fils veut intervenir, tu laisse faire. Si tu t’en mêles, tu vas choper un tel mal de crâne qu’aucune dose d’aspirine ne pourra le guérir… »14.

Dans les syndicats de travailleurs15 – En avril 2004, une enquête révèle que la section de New York du syndicat des ouvriers du bâtiment « Operative plasterers and masons union » (maçons, plâtriers, couvreurs,…) est en réalité contrôlée, depuis 25 ans et plus, par trois puissants capos de la « famille » Genovese : Louis Moscatiello, Johnny Barbato et Venero Mangano. En juillet, la justice entreprend pour la ènième fois de purger le syndicat des dockers (International Longshoremen’s Association, ILA) de New York de son contrôle mafieux. En 2004 encore, les quais de Brooklyn et de Staten Island sont en effet dominés par la « famille » Gambino, et ceux du New Jersey, par les Genovese. Rien n’a changé depuis 1954, quand sortit le célèbre film « On the waterfront » (Sur les quais) où Marlon Brando incarnait un docker honnête combattant la mafia…

Le même mois, à New York toujours, on découvre que l’union syndicale locale des poseurs de faux-plafonds et spécialistes de l’étanchéité « United union of roofers, waterproofers and allied workers » (crucial pour les immeubles de grande hauteur ou les tours de bureaux…), est contrôlée par les inévitables John Barbato et Venero Mangano, de la « famille » Genovese. En septembre, le FBI révèle que la « Metropolitan Transportation Authority », équivalent de la RATP parisienne, a vu exploser le budget des travaux de son nouveau siège. Là, c’est la « famille » Gambino, associée à des « syndicalistes » de la LIUNA (Laborers International Union of North America, manoeuvres, main d’oeuvre non qualifiée, etc.) qui a prélevé, pour l’instant, 10 millions de dollars.

New York, un cas isolé ? Non : voir Chicago16

En 2004, deux affaires mafieuses importantes ont défrayé la chronique à Chicago.

Depuis vingt ans, la municipalité utilise une flotte de camions, autocars, etc., loués à des sous-traitants privés. Budget annuel : 40 millions de dollars. Qui sont les sous-traitants favoris de la mairie ? Michael « The Gorilla » Gurgone, Nick « The Stick » LoCoco, James « Jimmy I » Inendino, Fred Barbara (naguère lieutenant d’ Angelo « The Hook » LaPietra, puissant capo de la « famille » locale) et Donald Andrich (en fait Andriacchi), neveu de Joseph « Joe The Builder » Andriacchi, membre du directoire de la « famille » de Chicago. Tous sont membres, ou associés, de cette « famille ».

L’un des syndicats les plus infiltrés par la mafia est celui des Teamsters (camionneurs, conducteurs, livreurs, coursiers, etc.). Régulièrement, les autorités fédérales exigent de ce syndicat fort trouble des enquêtes internes anti-mafia. Or en 2004, Carlow Scalf, secrétaire exécutif (N°2 du syndicat) étouffe une telle enquête sur la section de Chicago des Teamsters, si efficacement que l’équipe de contrôle interne antimafia du syndicat démissionne en groupe, son directeur Ed Stier en tête, le 28 avril 2004.


En 2004, deux affaires mafieuses importantes ont défrayé la chronique à Chicago.

Depuis vingt ans, la municipalité utilise une flotte de camions, autocars, etc., loués à des sous-traitants privés. Budget annuel : 40 millions de dollars. Qui sont les sous-traitants favoris de la mairie ? Michael « The Gorilla » Gurgone, Nick « The Stick » LoCoco, James « Jimmy I » Inendino, Fred Barbara (naguère lieutenant d’ Angelo « The Hook » LaPietra, puissant capo de la « famille » locale) et Donald Andrich (en fait Andriacchi), neveu de Joseph « Joe The Builder » Andriacchi, membre du directoire de la « famille » de Chicago. Tous sont membres, ou associés, de cette « famille ».

L’un des syndicats les plus infiltrés par la mafia est celui des Teamsters (camionneurs, conducteurs, livreurs, coursiers, etc.). Régulièrement, les autorités fédérales exigent de ce syndicat fort trouble des enquêtes internes anti-mafia. Or en 2004, Carlow Scalf, secrétaire exécutif (N°2 du syndicat) étouffe une telle enquête sur la section de Chicago des Teamsters, si efficacement que l’équipe de contrôle interne antimafia du syndicat démissionne en groupe, son directeur Ed Stier en tête, le 28 avril 2004.

1Une précision utile, car maints magistrats, notamment en France, usent des lois anti-blanchiment dans des « affaires » sans rapport avec le blanchiment réel : évasion fiscale, corruption etc.

2″Serbian narcotics enforcement chief describes increase in Balkan heroin trade », BBC monitoring – Beta News Agency, Belgrade, 29/08/2004.

3Profit net minimum, dans un cas défavorable au grossiste : morphine ou héroïne-base achetée cher en Asie Centrale, transformation, stockage et transport coûteux (corruption incluse…), vente en gros à 80 000 dollars le kilo ; or ce prix monte jusqu’à 150 000 dollars si la drogue est bien raffinée, etc.

4L’enquête découvrit les « notes de frais » des terroristes, conservées en vue d’un remboursement ultérieur par un chef de réseau établi à Londres.

5″Family’s still in business », New York Daily News, 31/07/2004.

6Un repenti révèle même une réunion, en l’an 2000, de la « Commission » rassemblant les chefs des cinq familles mafieuses de New York. Présents : Joseph Massino (chef de la « famille » Bonanno), Peter Gotti (chef-lieutenant, « famille » Gambino), Lawrence « Larry Fab’ » Dentico, (consigliere, « famille » Genovese), Louis « Louie Bagels » Daidone (consigliere, « famille » Lucchese) et Joel « Joe Waverly » Cacace (chef-lieutenant, « famille » Colombo). De nouvelles règles sont fixées pour ces 5 « familles » : « ouverture des livres » (initiation de nouveaux membres), obligation d’une origine à 100% italienne (père et mère) ; 5 ans de probation avant d’initier un novice déjà condamné pour trafic de drogue.

7″The French Quarter : an informal history of the New Orleans underworld » Herbert Asbury, 1ère édition, 1936, réédition Arrow Books, Random House, New York, 2004.

8″Billy’s back in town, an out-of-town mob honcho meets with the Philly Don », City Beat, Philadelphia, 4/03/2004.

9″Hard-hit US mafia hiring Sicilian mobsters », Associated Press, 14/03/2004.

10Ce rapport compile, analyse et synthétise des informations puisées dans les institutions suivantes : Ministère de la justice et de la sécurité publique du New Jersey (ci-après, NJ), Police de l’Etat du NJ, Direction de la justice pénale du NJ, FBI – circonscriptions de Newark et de Philadelphie, DEA (Drug Enforcement Administration) – circonscription de Newark, Parquet fédéral du NJ, Ministère fédéral de la sécurité nationale – Direction de l’immigration et du contrôle douanier, Centre national d’information sur les stupéfiants, Services de police de Paterson et Jersey City (NJ), Ministère fédéral du travail – Direction de la lutte contre le racket professionnel, Port de New York – Commission de contrôle des docks, Institut international du NJ – Centre de lutte contre les trafics, des consultants en matière de sécurité actifs au nord-est des Etats-Unis.

11Sur ce point : « Here comes da mob, wiseguys add up in Big Apple », Gold Coast Bulletin, 6/03/2004 ; « Mob retains strong New Jersey presence, report says, said to have adapted, recruited to overcome setbacks », The Record, 6/05/2004. « Mafia summit », New York Post, 1/07/2004.

12″Prosecutors say Mob phone scheme netted $ 200 millions », New York Post, 10/02/2004 ; « Gambinos in $ 200 millions phone-sex rip-off », NY Daily News, 11/02/2004 ; « La mafia de New York se reconvertit dans le téléphone », Les Echos, 13/02/2004 ; « John Gotti’s crews make a hi-tech killing – cyber-age goodfellas », Village Voice, 18/02/2004 ; « How a tele-savy wiseguy bought a Midwest company – Mob Bell », Village Voice, 25/02/2004 ; « Mafia scam estimated at $ 750 millions », Web Host Industry Review « , 19/04/2004 ; « Gambino crime family took over bank », NY Daily News, 29/07/2004 ; « Mob dials for dough – millions swindled using tiny midwest firm », NY Daily News, 19/09/2004.

13Voir ici « Born to the mob », Frankie Saggio et Fred Rosen, Thunders Mouth Press, New York, 2004.

14″Mon fils » : Johnny Franzese, l’un des enfants de Sonny ; « intervenir » : dans la propre société musicale de Marion Knight, en réalité contrôlée par la « famille » Colombo.

15Voir sur ce point : « Mafia bust blitz (Genovese) », New York Post, 20/04/2004 ; « Docking the mafia », New York Post, 16/07/2004 ; « Roof about to cave in on Mob-union scammers », New York Post, 27/07/2004 ; « Say Mob bilked MTA of $ 10 millions », New York Daily News, 16/09/2004.

16Voir « Mob ties run throughout city trucks program », Chicago Sun-Times, 25/01/2004, et « The Teamsters corruption scandal – Hoffa executive assistant alleged to have quashed investigation on Mob influence », Counterpunch, 12/05/2004.