Un monde existe entre une bande criminelle ordinaire (par exemple, celle d’un voyou marseillais, même un poids-lourd du Milieu comme le défunt « Francis le Belge ») et une mafia…

 

Un monde existe entre une bande criminelle ordinaire (par exemple, celle d’un voyou marseillais, même un poids-lourd du Milieu comme le défunt « Francis le Belge ») et une mafia.

Car une mafia est une société secrète et non un gang. On n’y rentre pas par copinage, mais par initiation. Voici ce que dit par exemple de son initiation un « soldat » repenti de la famille mafieuse Colombo (italo-américains de New York), Michael Franzese . Il s’agit d’une cérémonie lors de laquelle le « novice » est piqué au doigt par son « parrain » ; lorsque coule une goutte de sang, ce dernier avertit « Ceci est un lien de sang. Ton allégeance à Cosa Nostra (Notre Chose) est scellée par le sang. Si tu viole ton serment, ton sang coulera ».

A travers les âges et à peu de chose près, de la Sicile aux Etats-Unis, la cérémonie est analogue. Avant cela, le parrain (en l’occurrence, Thomas Di Bella, chef-lieutenant des Colombo), instruit Franzese des règles intangibles de la mafia : « Cosa Nostra passe en premier et avant tout le monde. Si tu deviens l’un des nôtres ton père [« Sonny » Franzese, père de Michael, est un mafieux important] serez égaux. Chez nous, un père n’a nulle priorité sur son fils ; un frère ne passe pas avant l’autre. Nous ne faisons qu’un, unis par le sang. Il n’existe pas de lien plus fort entre les hommes que l’entrée dans notre famille ».

Règles, lois : voilà ce qui différencie une mafia d’une simple bande criminelle. Ces lois, on les connaît mal. C’est pourquoi, plutôt que de brosser le sempiternel tableau des mafias de par le monde – tableau aussi vite périmé que publié, s’agissant de structures en constante évolution, adaptation, transformation, je crois utile de présenter les grandes règles régissant la plus structurée, la plus ancienne (en Europe) la plus célèbre – mais la plus méconnue aussi : Cosa Nostra, la mafia de Sicile.

L’assassinat

La mafia sicilienne tue, parfois beaucoup, mais en général en ultime recours, confirmant ce que dit Willy Bruggeman, directeur adjoint d’Europol, des sociétés criminelles en général : « Les entités criminelles et les organisations mafieuses recourent d’abord à la corruption et à l’intimidation, pas à la violence. La corruption et l’intimidation servent contre des individus et des institutions, tant privées que publiques. Les entités criminelles n’usent de la violence qu’en dernière instance, car la violence les rend visibles, révèlent leur nature dangereuse et inquiète l’opinion publique. Corruption et intimidation permettent en revanche aux criminels d’atteindre leurs objectifs à moindre risque, et sapent de l’intérieur les services publics ».

En tout cas, la mafia ne tue jamais sous le coup d’une émotion ou par hasard. Bien au contraire, sauf rare exception, l’assassinat s’entoure d’un luxe de préalables, de conditions, de règles et de protocoles :

  • Pour tout assassinat prévu en Sicile, le consentement du chef du canton territorial (sur l’architecture mafieuse, voir plus bas « structures ») où le meurtre est prévu est obligatoire, après préavis ;
  • Pour l’assassinat d’un « homme d’honneur », l’approbation de la commission provinciale est obligatoire, après préavis ;

Qui tue ? « Dans une famille de la mafia, tout le monde doit être capable de commettre un meurtre. Les soldats obéissent volontiers à l’ordre de tuer ; cela accroît leur réputation, accélère leur carrière… Un homme que le sang n’impressionne pas, qui reste calme et froid en ôtant la vie à quelqu’un est tenu en haute considération » (témoignage du repenti Tommaso Buscetta). Parfois le « représentant » (chef de famille en langage mafieux sicilien) met lui-même la main à la pâte si l’affaire est délicate, ou relève de sa responsabilité.

Antonino Calderone (un autre repenti) narre à ce propos l’anecdote suivante. Vers 1980, Stefano Bontate (chef mafieux de Palerme) arrive en retard à un rendez-vous avec Michele Greco (autre chef mafieux palermitain) et Giuseppe « Pippo » Calderone (chef mafieux de Catane). Bontate se lave les mains, puis s’excuse ainsi « pardonnez mon retard, mais j’ai dû changer une roue et étrangler Stefano Giacoma » .

Comment tue-t-on ? « La victime est le plus souvent approchée par un ami qui dissipe tous ses soupçons, la tranquillise, la rend plus accessible et facilite ainsi son élimination »… « Il peut arriver que la famille, à travers le chef de dizaine, informe un soldat qu’il doit tuer un de ses amis. Si le soldat ne se sent pas le courage d’exécuter matériellement le meurtre, la famille en charge un autre, un compagnon, qui est chargé de tirer, d’étrangler, de poignarder, etc. Mais le premier doit collaborer en aidant le tueur à approcher sa victime sans éveiller les soupçons, justement par ce qu’ils sont amis, en exploitant la confiance qui fait partie de la relation d’amitié » (Calderone, Buscetta).

Qui ne doit-on pas tuer ? Ici, une précision s’impose : les règles suivantes ont été appliquées depuis le XIXème siècle, jusqu’à la fin des années 70 du XXème siècle, dans la mafia de tradition. Ces règles, les Corleonais les ont bafouées, ce qui a provoqué l’indignation de Tommaso Buscetta : « j’ai appartenu à une mafia qui avait des règles, ses codes d’honneur, qui respectait les femmes, les enfants. C’était une bonne mafia. L’actuelle (celle des Corleonais) a transgressé ces règles. Elle règne par la férocité et la terreur ». Mis à part l’épisode dictatorial et sanguinaire de Salvatore « Toto » Riina, Cosa Nostra :

  • ne tue pas de femmes innocentes (soeurs, épouses, filles, etc. de mafieux condamnés ou assassinés). Les délatrices, oui ;
  • ne s’en prend pas aux enfants d’un mafieux condamné ou assassiné ;
  • ne s’attaque pas au personnel subalterne de l’Etat (gardiens de prison, policiers, auxiliaires de justice, etc.).

Aux Etats-Unis, l’assassinat est également une solution de dernier recours. Ecoutons sur ce point un expert, Joey the Hitman, lui-même longtemps tueur à gages au service des « familles » mafieuses de New York : « la violence ? Ca coûte cher. Les tueurs et les gardes du corps sont hors de prix. Donc, la violence ne sert qu’en ultime ressort ». Et, comme en Sicile, la mafia italo-américaine évite de mêler la population à ses règlements de compte : « On laisse les civils tranquilles. On ne s’en prend pas à eux et on ne travaille pas pour leur compte ».

Le contrôle social mafieux

La mafia sicilienne est strictement catholique et voue un culte à la chasteté et à la modestie féminine ; elle possède même sa sainte patronne : la vierge de l’Annonciation (fêtée le 25 mars) ; même, les mafieux évitent de tuer le vendredi. Dans la mafia, seul le mariage catholique compte ; le divorce est interdit ; l’initiation dans la « famille » est vécue comme un second baptême et ce lien est indissoluble.

Le mafieux est un « animal territorial » ; enraciné dans sa ville, son quartier, sa rue. Même richissime, il bouge le moins possible. Voici ce que dit sur ce point Antonino Calderone (à propos de Stefano Bontate, chef de la « famille » de Santa Maria di Gesù et de Salvatore Inzerillo, de celle de Bellolampo) : « Les mafieux palermitains… naissent, vivent et meurent au même endroit. Le quartier, c’est leur vie ; leur famille vit là depuis des générations et ils sont tous parents… ils n’ont pas bougé d’un mètre de leur royaume, où ils sont les maîtres absolus depuis des dizaines et des dizaines d’années » .

Les mafieux mènent une existence sociale endogène, quasi-endogamique. D’abord, parce que tous leurs faits, actes, paroles, sont en permanence soumis à un contrôle social rigoureux, pour jauger leur compatibilité avec le statut d’homme d’honneur. Ce contrôle s’étend aux parents et même aux proches, tous contraints de se conformer aux coutumes mafieuses, mener des vies « irréprochables » (selon le « codex »).

La famille (biologique, ou criminelle)

Dans la tradition méditerranéenne, la famille est tout, l’individu n’est rien. Buscetta s’est donc irrité du libéralisme des fils de vieux mafieux américains comme Carlo Gambino ou Joe Bonanno qui, parlent encore sicilien : « Leurs enfants s’étaient beaucoup américanisés et ils raisonnaient à l’anglo-saxonne, en termes de droits et de devoirs de l’individu. Ils parlaient continuellement de « l’individu ». C’était presque une obsession. Chez nous en Sicile, cet « individu » n’existe pas. La « famille » prime sur tout le reste. Même la vraie famille, celle du sang ».

On compte, en 2004, ± 190 « familles » mafieuses en Sicile (± 5 200 membres), dont 89 dans la province de Palerme (± 3 200 membres) . Chacune d’entre elles est indissociablement liée à une borgata (bourgade), à un territoire. Là se trouve son terreau, sous forme d’un dense réseau de relations et d’amis. C’est dans sa borgata que la famille mafieuse recrute. Concrètement : l’agglomération de Palerme (ville, banlieues et bourgs satellites), compte 3 200 hommes d’honneur. Si la moyenne de leurs relations personnelles est de ± 50 personnes, l’assise mafieuse locale est de 160 000 individus.

  • La famille mafieuse traditionnelle est peu nombreuse. Ainsi, la famille palermitaine de Porta Nuova comptait 25 initiés en 1950, autant en 1990. Entre temps, on y avait opéré 30 initiations (en 40 ans) pour compenser les décès et les émigrations.
  • Le chef de la famille s’appelle son « représentant ». C’est l’un des soldats du clan mafieux, choisi par ses pairs. Comment s’exerce sont autorité ? « elle était acceptée de bon gré et on obéissait à ses ordres sans discuter. Mais ceux-ci devaient se fonder sur des principes et des consentements mutuels ; ils ne pouvaient pas être extravagants ou absurdes » (Buscetta).

Si le « représentant » est incapable de diriger, l’autorité est exercée par un « régent », un homme d’honneur qui remplace le chef de famille ou de canton. Ainsi Bernardo « Binnu » Provenzano fut-il nommé « régent » de la famille de Corleone au début de l’année 1993, après l’arrestation de « Toto » Riina, avant d’en devenir le « représentant » en bonne et due forme. Aux côtés du « représentant », un conseiller (consigliere) et un vice-chef. Les soldats sont organisés en « dizaines » (decina), dirigées par un capodecina (chef de dizaine).

D’autre part :

  • Un Catanais ne peut en aucun cas intégrer une famille de Palerme, et vice versa. Quand un originaire de la ville A s’installe dans la ville B, la famille mafieuse de cette ville ne peut initier l’intéressé sans enquête généalogique préalable, puis approbation, de la famille de la ville A.
  • Sous peine de mort, une famille, ou l’un de ses soldats, ne peut intervenir ou opérer dans la borgata d’une autre famille.
  • Une famille comptant des traîtres, ou peu fiable, peut être dissoute, temporairement ou définitivement, par son autorité supérieure directe (chef de canton, représentant provincial). Ainsi, vers 1980, la « famille » de Palerme-Centre est-elle rayée de la carte de Cosa Nostra par la Commission de Palerme. Son « représentant », Angelo La Barbera, est « déposé » (exclu en langage mafieux). Cette borgata n’a plus de famille mafieuse. Constitués en decina (dizaine), les hommes d’honneur récupérables de la famille dissoute sont affectés à une famille contiguë.

Enfin et surtout, une famille mafieuse n’est pas un gang ; et un mafieux, tout sauf un bandit banal. Pour preuve, le portrait que dresse Buscetta d’un véritable voyou : « c’était un gangster typique : fanfaron, extraverti, généreux… Il donnait de l’argent à tout le monde, offrait bijoux et voitures comme s’il s’agissait de cigarettes. Il aimait le luxe, la belle vie et les femmes. C’était un mégalomane : le parfait contraire du mafieux…de l’homme d’honneur, réfléchi et mesuré ».

L’homme d’honneur

L’homme d’honneur

Il est l’alpha et l’omega de toute la « philosophie » mafieuse. Comme la politique – comme toute organisation humaine – la mafia, c’est avant tout les hommes qui la composent. En l’occurrence, les hommes d’honneur. On verra (plus bas) comment ses membres sont recrutés. Voyons maintenant quelles règles de base les mafieux doivent – au péril de leur vie – respecter, comment ils se considèrent eux-mêmes, quels rapports ils entretiennent avec les affaires, la politique, etc.

Un « règlement intérieur » impératif – D’abord et avant tout : un homme d’honneur ne doit révéler à personne son appartenance – sous peine de mort immédiate. Ni à un non-mafieux, bien sûr, ni même à son confesseur, mais encore moins à un autre mafieux, s’il ne lui a pas été formellement présenté par un tiers-mafieux, connu des deux intéressés et informé de leur commune appartenance à l’honorable société. D’où, en langage mafieux (voir Omertà, plus bas) l’expression Cosa Nostra (« notre chose ») qui sert à dire, sans dire explicitement – un mafieux n’emploiera jamais, à aucun prix, le mot mafia – que les deux hommes qu’on présente l’un à l’autre « s’intéressent tous deux à notre chose ». D’où cette phrase de Buscetta : « Après que je lui fus présenté par les maîtres de maison comme homme d’honneur, il commença à parler ».

Ensuite – tout aussi important et lourd de conséquences : l’homme d’honneur doit (en théorie) la vérité à tous ses « collègues » ; il est interdit aux mafieux – sous peine de mort encore – de se mentir entre eux, même lors de discussions d’affaires. D’où une profonde et constante méfiance, au sein même de l’organisation : la parole d’un homme d’honneur vaut celle d’un de ses collègues, ni plus, ni moins. De cette règle découle l’interdit d’initier un proche d’une victime de Cosa Nostra. Ayant droit à la vérité, l’initié nouveau apprendrait vite le nom du meurtrier de son parent, ce qui déclencherait de meurtrières vendettas au sein des familles – ou entre elles.

Il va sans dire que la rupture de l’omertà est également punie de mort, même des décennies après la sentence, s’il le faut. Cela implique notamment que le mafieux n’écrive jamais rien, sous aucun prétexte, sur Cosa Nostra. Vers 1970, le jeune et brillant « représentant » de la « famille » palermitaine de l’Acquasanta, Michele Cavataïo discute du redécoupage territorial des borgata de Palerme avec des membre de la commission provinciale. Pris par son sujet, il saisit une feuille de papier et, devant ses collègues abasourdis et outrés, il expose son idée en crayonnant un schéma. Condamné à mort par la commission, il est tué peu après. Dans la mafia, on n’écrit jamais rien – du tout.

Sont enfin strictement interdits :

  • L’adultère ostensible. Grand coureur de jupons, Tommaso Buscetta avoue « j’avais déjà été suspendu pendant six mois [de Cosa Nostra] en raison de mes nombreuses relations extra-conjugales » puis rappelle la règle : « Pour nous, le choix d’une femme, prise pour épouse et mère de nos enfants, implique que nous la gardions pour toujours…De grands chefs mafieux comme Vincenzo Rimi n’ont jamais trompé leur femme ».
  • L’alcoolisme. « L’ivresse est sévèrement prohibée. Une personne ivre n’a pas de secret et un mafieux doit en toute occasion conserver le contrôle de soi et être digne. Je n’ai jamais connu, en Sicile ou ailleurs, un homme d’honneur alcoolique ». (Buscetta).
  • Le prêt usuraire, le proxénétisme, activités « déshonorantes ».
  • Les enlèvements, du moins en Sicile. Ailleurs, ils sont tolérés.

Comment se voit un mafieux – Dans l’idéal, Cosa Nostra se perçoit comme ordre, règle, droit, justice, une institution « née pour défendre les faibles contre les injustices des puissants, ainsi que pour affirmer les valeurs de l’amitié, de la famille, du respect de la parole donnée, de la solidarité et de l’omertà. En un mot, le sens de l’honneur » (Buscetta).

Maire de Villalba, et colonel honoraire de l’armée américaine, en raison de son rôle-clé lors du débarquement allié en Sicile, en 1943, Don Calogero Vizzini fut le grand homme de la mafia des années 40. Impuissante – comment poursuivre un ami des libérateurs ? – la justice italienne le soupçonnait de 39 assassinats, 6 tentatives, 36 vols et 63 extorsions. Don Calo mourut dans son lit en juillet 1954. Or – comme bon nombre de ses collègues – il s’est, pendant toute sa carrière mafieuse, appliqué à ressembler à un innocent oncle de campagne. Au grand journaliste Indro Montanelli qui l’interviewa au début des années 50, il repondit ainsi : « Je parle peu parce que je connais peu de choses. J’habite un village et ne viens que rarement à Palerme. Je connais peu de monde ». Fait-on plus inoffensif ?

Quelle épitaphe lit-on sur la pierre tombale de Calogero Vizzini ? « Défenseur des faibles, ennemi de l’injustice ». Sur la tombe de Ciccio Di Cristina, chef de la famille de Riesi, est inscrit (vers 1950) : « Sa mafia n’avait rien à voir avec la délinquance, mais avec le respect de la loi de l’honneur, la défense de tous les droits, la grandeur d’âme ». Et que déclare un mafieux d’Agrigente à son juge d’instruction, en avril 1986 ? « Je suis né et je mourrai mafieux, si par mafia on entend (comme je l’entends moi-même) faire du bien à son prochain, donner à ceux qui sont dans le besoin, trouver un travail à qui est sans emploi » .

Cette touchante déclaration s’inscrit dans la tradition du mafieux – Robin des Bois. Lointain héritage historique réel, ou fantasme rétrospectif ? Le mafieux « de tradition » se veut défenseur de la veuve et de l’opprimé, soutien des misérables. Dans les années 20 « Al » Capone faisait déjà fonctionner des Soupes populaires, au frais de la famille mafieuse de Chicago (dite « The Outfit »). 50 ans plus tard, Joey the Hitman déclare-t-il encore : « Là où règne la mafia, les rues sont sûres pour les honnêtes gens. Même aujourd’hui [ses confessions remontent à 1973], on est plus en sûreté à Little Italy [quartier italien de New York] que dans les bras de sa maman ».

Et le mythe et tenace puisqu’en janvier 1995 encore, la fédération yakuza N°1 (Yamaguchi-Gumi, 36 300 « soldats » et « cadres ») donne au Japon une leçon de charité organisée, après qu’un terrible séisme ait ravagé la ville de Kobe : 5 000 morts, 50 000 bâtiments détruits, 300 000 sans-abris. La Yamaguchi-Gumi (dont Kobe est la « capitale ») mobilise : sur le champ, ses « soldats » distribuent de l’eau minérale, du pain, du lait, des couches. Quant aux services de l’Etat japonais, ils n’ont réagi qu’une semaine après le désastre…

Homme d’honneur et business – La mafia n’est pas un métier. Tout mafieux a donc un emploi. Parmi les chefs mafieux mentionnés ici : Luciano Liggio est métayer, Stefano Bontate a un commerce d’agrumes, Michele Cavataïo dirige une PME du bâtiment, Gaetano Badalamenti vend des fromages de chèvres, Nitto Santapaola est concessionnaire Renault à Catane, etc. S’agissant des affaires, les mafieux ont pleine liberté d’action – dans le cadre du code d’honneur, bien sûr. « Cosa Nostra reconnaît sans réserve la liberté à ses associés de conclure des affaires entre eux ou avec des personnes extérieures. On ne peut obliger un homme d’honneur à acheter ou à vendre à qui que ce soit. La libre concurrence est pleinement admise, à condition de ne pas heurter les intérêts établis d’autres hommes d’honneur et de ne pas travailler dans des secteurs « déshonorants » (usure, prostitution). » (Buscetta).

Homme d’honneur et politique – « Le mafieux en tant que tel n’est pas un politique et ne se passionne pas pour les idées politiques. Il n’a pas de couleur, il choisit en fonction des intérêts du moment. Sa seule idée : la sicilianité » (Buscetta). Seule exception à cet opportunisme : la mafia sicilienne redoute les extrêmes et ne soutient jamais ni les communistes, ni les fascistes.

Homme d’honneur et répression – L’homme d’honneur peut avoir des contacts techniques, limités, à distance, avec des policiers ou des magistrats – pour les corrompre, recueillir du renseignement, ou enfin « arranger » un procès. Aller plus loin dans ce type de contact, c’est la mort assurée. L’homme d’honneur ne doit jamais porter plainte auprès de la justice – sauf, et par souci de sécurité, s’il se fait voler sa voiture. En effet, la police retrouverait aisément les mafieux d’une ville, en recherchant les victimes d’un vol de véhicule ayant négligé de signaler la chose aux autorités… Sinon, « Un homme d’honneur ne met jamais les pieds dans les locaux de la police, sauf s’il est arrêté… Un homme d’honneur ne demande justice à personne, et moins encore à l’Etat. La justice, on doit être capable de se la faire tout seul ». (Buscetta).

Pour l’homme d’honneur, l’avocat est sacré. Mafieux ou pas, il est traité avec la même déférence et le même respect que ceux dûs à un homme d’honneur.

Incarcéré, le mafieux ne s’évade jamais, pour ne pas causer de problèmes à sa « famille », ni aux autres hommes d’honneur détenus ; « les mafiosi sont des prisonniers modèles ; ils observent une discipline de fer » (Buscetta). Moyennant quoi, le « représentant » assiste ses soldats incarcérés, couvre leurs frais en prison, soutient leurs familles, s’ils sont dans la gêne.

L’omertà

« Nun sacciu, nun vidi, nun ceru ; e si ceru, dormivu »
(Je ne sais rien, je n’ai rien vu, je n’étais même pas là

– et si j’y étais, je dormais).
Dicton sicilien exprimant l’omertà

Le mot omertà, comme mafia, est d’origine incertaine ; mais si l’étymologie du terme est confuse, son sens, lui, est clair. L’omertà est bien plus qu’une injonction à se taire, plus même qu’une loi du silence ; c’est une véritable manière de vivre, une culture – l’élément central de la vision mafieuse du monde, pétrie de méfiance et de mystère « l’interprétation des signes, des messages, constitue l’une des principales activités de l’homme d’honneur » (Giovanni Falcone).

Comment l’édifice mafieux tient-il debout ? Par la fragmentation obligatoire, systématique et constante de l’information qui irrigue l’honorable société et ne doit jamais, sous peine de mort immédiate, filtrer hors de la mafia. C’est le fait « qu’aucun homme d’honneur ne connaît toute la vérité des faits de Cosa Nostra » (Buscetta). Ou pour citer encore le juge Falcone « Cosa Nostra est le royaume des discours incomplets ».

Qui dit discours, dit langue. Il y a un langage mafieux. A New York, on appelle mobspeak cette façon de s’exprimer, à la fois argot, langage codé et idiome secret. Il s’utilise au téléphone, dans les lieux publics, en présence de non-mafieux. Plus de vingt mots ou métaphores différentes du mobspeak désignent ainsi l’action de tuer. Aux Etats-Unis, mobspeak est en outre d’une extrême brutalité. En juin 2002, Primo Cassarino est interpellé. Ce « soldat », et deux « chefs d’équipe » de la famille Gambino, Peter Gotti et Anthony « Sonny » Ciccone, sont accusés de contrôler le syndicat des dockers de Brooklyn. Lors d’une audience, les procureurs Andrew Genser et Katya Jestin diffusent une écoute téléphonique, ou le mafieux menace ainsi une de ses victimes : « Ecoute bien : quand je donne un ordre, putain, t’obéis. J’en ai rien à foutre que ça te plaise ou pas… Si t’es pas heureux, t’as qu’à le dire : je débarque et je te fous par ta putain de fenêtre… »

La langue mafieuse de Sicile, quant à elle, est plus riche et subtile. « Ces conversations [entre mafieux] ne sont qu’une accumulation de phrases à demi-mot, de sous-entendus, d’allusions, de monosyllabes, de silences éloquents. Un langage trouble et prudent, presque codé, destiné à camoufler des activités illégales, mais ne révélant aucun fait » (Le magistrat Ferdinando Imposimato).

« Les hommes d’honneur sont peu loquaces. Ils parlent par phrases très ramassées, par courtes expressions résumant de longs discours. L’interlocuteur (s’il est perspicace ou lui aussi homme d’honneur) comprend exactement ce que l’on veut dire. Le langage de l’Omertà se fonde sur l’essence des choses. Les hommes d’honneur n’aiment pas les détails »… « Le secret impose de réprimer sa curiosité sur les faits illicites, au sujet desquels il est interdit de poser des questions. Il implique de tenir cachés les réseaux particuliers par lesquels on peut influencer les juges, la police et le monde politique. Cela signifie une mentalité empreinte de discrétion, de silence et de méfiance ». (Buscetta).

Le secret a encore une autre fonction : protéger les innocents et les parents des hommes d’honneur. Cosa Nostra ne compte que des hommes d’expérience, souvent d’âge mûr. Les femmes, les épouses, les enfants et la parenté en demeurent exclus, ne doivent pas même comprendre ce que les mafieux se disent entre eux, à la maison.

Exemple concret de « langage d’Omertà », lors du premier maxi-procès de Palerme : parmi les inculpés, Luciano Liggio, chef des Corleonais, observe depuis le début des débats un silence minéral. Un jour, devant plus de 400 mafieux, il jette à un magistrat qui l’interroge « Bernardo Provenzano est toujours dans mon coeur ». Puis ne pipe plus mot de tout le procès ; il s’abstient notamment de prononcer le nom de Salvatore Riina, alors chef de la « famille » de Corleone. Libres ou détenus, les mafieux ont tous compris le sens de cette brève sentence. Magistrats, policiers et experts se disputent encore aujourd’hui sur ce qu’elle pouvait bien signifier…

Le mot omertà, comme mafia, est d’origine incertaine ; mais si l’étymologie du terme est confuse, son sens, lui, est clair. L’omertà est bien plus qu’une injonction à se taire, plus même qu’une loi du silence ; c’est une véritable manière de vivre, une culture – l’élément central de la vision mafieuse du monde, pétrie de méfiance et de mystère « l’interprétation des signes, des messages, constitue l’une des principales activités de l’homme d’honneur » (Giovanni Falcone).

Comment l’édifice mafieux tient-il debout ? Par la fragmentation obligatoire, systématique et constante de l’information qui irrigue l’honorable société et ne doit jamais, sous peine de mort immédiate, filtrer hors de la mafia. C’est le fait « qu’aucun homme d’honneur ne connaît toute la vérité des faits de Cosa Nostra » (Buscetta). Ou pour citer encore le juge Falcone « Cosa Nostra est le royaume des discours incomplets ».

Qui dit discours, dit langue. Il y a un langage mafieux. A New York, on appelle mobspeak cette façon de s’exprimer, à la fois argot, langage codé et idiome secret. Il s’utilise au téléphone, dans les lieux publics, en présence de non-mafieux. Plus de vingt mots ou métaphores différentes du mobspeak désignent ainsi l’action de tuer. Aux Etats-Unis, mobspeak est en outre d’une extrême brutalité. En juin 2002, Primo Cassarino est interpellé. Ce « soldat », et deux « chefs d’équipe » de la famille Gambino, Peter Gotti et Anthony « Sonny » Ciccone, sont accusés de contrôler le syndicat des dockers de Brooklyn. Lors d’une audience, les procureurs Andrew Genser et Katya Jestin diffusent une écoute téléphonique, ou le mafieux menace ainsi une de ses victimes : « Ecoute bien : quand je donne un ordre, putain, t’obéis. J’en ai rien à foutre que ça te plaise ou pas… Si t’es pas heureux, t’as qu’à le dire : je débarque et je te fous par ta putain de fenêtre… »

La langue mafieuse de Sicile, quant à elle, est plus riche et subtile. « Ces conversations [entre mafieux] ne sont qu’une accumulation de phrases à demi-mot, de sous-entendus, d’allusions, de monosyllabes, de silences éloquents. Un langage trouble et prudent, presque codé, destiné à camoufler des activités illégales, mais ne révélant aucun fait » (Le magistrat Ferdinando Imposimato).

« Les hommes d’honneur sont peu loquaces. Ils parlent par phrases très ramassées, par courtes expressions résumant de longs discours. L’interlocuteur (s’il est perspicace ou lui aussi homme d’honneur) comprend exactement ce que l’on veut dire. Le langage de l’Omertà se fonde sur l’essence des choses. Les hommes d’honneur n’aiment pas les détails »… « Le secret impose de réprimer sa curiosité sur les faits illicites, au sujet desquels il est interdit de poser des questions. Il implique de tenir cachés les réseaux particuliers par lesquels on peut influencer les juges, la police et le monde politique. Cela signifie une mentalité empreinte de discrétion, de silence et de méfiance ». (Buscetta).

Le secret a encore une autre fonction : protéger les innocents et les parents des hommes d’honneur. Cosa Nostra ne compte que des hommes d’expérience, souvent d’âge mûr. Les femmes, les épouses, les enfants et la parenté en demeurent exclus, ne doivent pas même comprendre ce que les mafieux se disent entre eux, à la maison.

Exemple concret de « langage d’Omertà », lors du premier maxi-procès de Palerme : parmi les inculpés, Luciano Liggio, chef des Corleonais, observe depuis le début des débats un silence minéral. Un jour, devant plus de 400 mafieux, il jette à un magistrat qui l’interroge « Bernardo Provenzano est toujours dans mon coeur ». Puis ne pipe plus mot de tout le procès ; il s’abstient notamment de prononcer le nom de Salvatore Riina, alors chef de la « famille » de Corleone. Libres ou détenus, les mafieux ont tous compris le sens de cette brève sentence. Magistrats, policiers et experts se disputent encore aujourd’hui sur ce qu’elle pouvait bien signifier…

Le recrutement

Sans exagération, il est plus aisé d’entrer au Jockey-club que dans la mafia sicilienne. D’abord, les obligations absolues : être sicilien de père et de mère, de sexe masculin et catholique. Ensuite, les interdits formels. Ne sont admis ni :

  • les fils de policiers et de magistrats,
  • les fils illégitimes, ou de parents divorcés, ou même séparés,
  • les fils, ou frères, de femmes « légères »,
  • les communistes ou fils de militants communistes,
  • les homosexuels,
  • les fils d’hommes d’honneur tués par la mafia (le voeu de vérité entre hommes d’honneur leur révélerait le nom de l’assassin de leur père, et déclencherait des vendettas sans fin).

L’entrée dans la mafia sicilienne se fait jeune (17 ans, parfois) « par l’observation, de la part des plus vieux, des meilleurs parmi les jeunes. Les mafiosi les plus anciens, amis du père, parents de la mère, suivent les petits, et quelques-uns ressortent du lot » (Buscetta).

Dès l’enfance, l’impétrant a été subtilement imprégné de « valeurs mafieuses ». Le jeune « intéressant » est observé, jaugé longuement par les anciens ; puis abordé prudemment : on lui parle par allusions, par sous-entendus, par demi-silences : ce mode d’expression typique des mafieux s’appelle « parler l’omertà ».

Si les réactions de l’intéressé sont positives, commence alors une longue investigation. « Avant d’admettre quelqu’un, nous effectuons des enquêtes en remontant jusqu’à deux générations en arrière, sur tous les antécédents du candidat, côté hommes et côté femmes » (Buscetta). Durant cet examen de sa famille biologique, le nom de l’impétrant est transmis, pour contre-indications éventuelles (orales bien sûr), aux « représentants » des familles de toute la « province » concernée.

Parmi les motifs de refus :

  • s’être disputé avec un homme d’honneur,
  • avoir eu une conduite « infamante » (pour un mafieux : avoir porté plainte en justice, avoir dénoncé quelqu’un, etc.)
  • être indécis, fourbe, ou affecté d’un autre défaut de caractère,
  • moralité incertaine des parents,
  • famille biologique ayant subi des torts de la part d’un mafieux.

Si tout est « positif », l’impétrant est invité à adhérer à Cosa Nostra. D’abord, il est averti que la voie est à sens unique : on entre dans l’honorable société par prestation de serment et l’on n’en sort que mort, ou « déposé » (exclu, et en pareil cas, l’espérance de vie est courte…)

Au moment de son initiation, le nouveau se voit édicter le code d’honneur suivant :

  • Ne pas courtiser les femmes d’autres hommes d’honneur,-
  • Ne pas voler, ne pas se livrer au proxénétisme,
  • Ne pas tuer d’autres hommes d’honneur, sauf ordre exprès et motivé,
  • Ne jamais évoquer Cosa Nostra devant des « civils »,
  • Ne jamais se présenter soi-même comme homme d’honneur, même à d’autres hommes d’honneur,
  • Respecter l’omertà.

Puis le néophyte est soumis au rituel d’initiation. Selon un magistrat de Palerme il « est conduit dans un lieu isolé, en présence de trois « hommes d’honneur » ; le plus âgé de ceux-ci lui dit que « cette chose » sert à protéger les faibles et interdire qu’on les vole. Le néophyte se pique un doigt, fait couler son sang sur l’image d’un saint, qu’il tient en mains lorsqu’elle brûle. Le néophyte doit supporter la douleur et jurer : que mon corps brûle comme cette image, si je trahis mon serment. Ceci fait, le nouvel homme d’honneur est présenté aux autres membres de la famille, on lui en explique la hiérarchie et le règlement ».

Aux Etats-Unis, le rituel est analogue . En mars 2002, mourait (de crise cardiaque) le mafieux George Fresolone, « soldat » de la famille de Philadelphie. Abandonné par ses frères mafieux durant un séjour en prison, Fresolone accepte de renseigner le FBI dans les années 1989-90 ; entre autres, il enregistre secrètement sa propre initiation, devant son chef Nicodemo « Lil Nick » Scarfo. Là encore, le doigt piqué au sang, et le serment : que je brûle en enfer, si je trahis mes amis de la famille.

La première épreuve post-initiation est souvent un meurtre : « tout homme d’honneur débutant doit exécuter sans hésiter la victime désignée en signe de soumission et d’obéissance à l’organisation. Les ordres ne sont jamais discutés ». (Buscetta). Sont dispensés d’assassinat ces entrepreneurs, fonctionnaires, membres des professions libérales ou ecclésiastiques, formant ensemble « la face insoupçonnée de la mafia ».

Enfin, on est souvent mafieux de père en fils. Le repenti Leonardo Messina, par exemple, est un mafieux de la 7ème génération en ligne directe dans la « famille » de San Cataldo, dont son grand-père fut même le « représentant ».

Les structures mafieuses

Les structures mafieuses

D’abord l’essentiel : Cosa Nostra est bel et bien une organisation. Elle : « est organisée en structures hiérarchiques avec un sommet et un épicentre à Palerme, siège de l’organe de direction de l’association, dénommé « coupole » ou « commission ». Contrairement à une idée reçue, la mafia de l’île n’est pas structurée en associations indépendantes et diversifiées, mais constitue bien une organisation qui, même articulée et complexe, n’en a pas moins une unité substantielle » (Acte d’accusation des magistrats au maxi-procès de Palerme, 1986).

Mais l’architecture mafieuse est évolutive, au gré des opportunités économiques et financières, du niveau de la répression et des méthodes de ses chefs (dictatoriale, centralisée, terroriste pour Riina – discrète, plus consensuelle, décentralisée – quasi féodale – pour Provenzano).

Le processus décrit ci-dessous correspond donc aux prises de vues successives du « bâtiment mafia », en constante mutation.

A l’échelle sicilienne

L’île de Sicile est nommée la « région » par les mafieux. L’instance suprême mafieuse est donc la « Commission régionale ». L’île est découpée en départements, ou « provinces », dont certaines sont plus mafieuses que d’autres. La « province de Palerme », par exemple, possède sa « commission provinciale ». Participent à cette commission, non pas directement des émissaires des « familles », mais ceux d’une instance intermédiaire, le canton, ou mandamento, rassemblant trois borgata (bourgs) contigus. Ainsi, avec 89 familles mafieuses dans la province de Palerme, la commission provinciale doit compter une trentaine de membres.

Traditionnellement, le « représentant » d’un canton à sa commission provinciale n’est ni le chef d’une des trois familles du canton, ni son consigliere, mais un homme d’honneur jouissant de la confiance des directions des trois familles en cause.

La Commission régionale

Sur la suggestion de mafieux italo-américains plus organisés, Cosa Nostra de Sicile a créé en 1957 une première « commission provinciale » de Palerme. Elle est dissoute en 1963, à la suite d’une violente « guerre inter-mafieuse » et reconstituée en 1970 sous l’autorité du triumvirat Gaetano Badalamenti, Luciano Liggio, Stefano Bontate.

De son côté, la commission régionale (ou inter-provinciale) est créée en 1975. A l’origine, c’est une instance collégiale dotée d’un simple secrétaire-coordinateur (lieu et heure des réunions, etc.) ; le cumul des postes chef de famille-membre d’une commission (provinciale ou régionale) y est alors interdit.

Mais à la fin des années 70, lors d’un véritable bain de sang, les Corleonais – que les mafieux palermitains surnomment avec mépris U Viddanu (les ploucs, les pèquenots) – s’emparent des centres de pouvoir dans la province de Palerme, puis de la commission régionale. Ce sont les années-fric, les années-frime de la mafia : les milliards de l’héroïne inondent la Sicile. Les chefs corleonais, Luciano Liggio, puis Toto Riina, sont pris d’un réel délire d’omnipotence : ils croient pouvoir tout corrompre, tout acheter, tout manipuler – à Rome comme à Palerme. Ou même frapper, par des attentats terroristes, au coeur de l’Etat Italien. Pendant ces presque quinze ans, et jusqu’à sa capture (janvier 1993), Riina dirige d’une main de fer la commission régionale d’où il exerce une véritable dictature sur toute la mafia sicilienne – au mépris de ses traditions les mieux établies.

C’est alors que des policiers baptisent « coupole » cette instance suprême, comme le dôme surmontant une cathédrale. Mais l’image est trompeuse, en dehors des quelques années de domination absolue de Riina sur ladite coupole, et de celle-ci sur toute la mafia. Car le plus souvent, la coupole n’est qu’un organe de coordination et d’arbitrage, disposant des seuls pouvoirs que les familles criminelles – les vraies puissances territoriales – ont bien voulu lui concéder.

Toutes les questions stratégiques pour Cosa Nostra relèvent de la commission régionale. Ses décisions sont sans appel et exécutées à n’importe quel prix, même des décennies après l’ordre initial. La Commission régionale décide aussi du délicat problème des « transferts » (réorganisation des affiliations aux familles mafieuses). Elle valide enfin forcément toute sanction envers un mafieux, partant d’une échelle des peines qui ne compte que deux barreaux :

  • Le mafieux est « déposé » (exclu). Il ne peut plus approcher aucun membre de Cosa Nostra, et nul parmi ceux-ci ne peut plus lui parler. Seule solution : l’exil.
  • Bien plus fréquemment, le mafieux est condamné à mort et abattu.

La Commission de la mafia italo-américaine

« Les grandes décisions au sein de la Cosa Nostra sont prises par une commission composée des chefs des familles majeures… Entre autres, la commission règle les disputes, régule, facilite et contrôle les relations entre les familles et au sein de celles-ci ; la commission approuve aussi le recrutement de nouveaux membres et le choix de nouveaux chefs de familles » (U. S. District Court, Northern District of Illinois, 1997, op. cit.). Ainsi, la commission règle les grands arbitrages territoriaux et financiers ; valide le choix de nouveaux « hommes d’honneur » et autorise (ou non) l’assassinat de tout mafieux initié. Dans le langage de Joey the Hitman : « c’est comme un conseil d’administration ; ce conseil se réunit en cas d’urgence, pour décider de l’élimination d’un type important, ou régler un litige territorial ».

Le FBI de New York croit savoir que la commission (fondée en 1931) s’est réunie au moins une fois récemment, début 2002, pour « ouvrir les livres », c’est à dire autoriser et contrôler le recrutement de nouveaux « soldats » dans les cinq familles mafieuses de la ville.