Malgré l'aspect souvent irrationnel des actes de violences urbaines, ceux-ci sont, a posteriori, fréquemment justifiés par leurs auteurs. La justification du passage à l'acte délinquant ne revient pas nécessairement à rechercher une explication rationnelle à celui-ci. Certains actes sont seulement la conséquence d'un comportement et d'une culture spécifiques à leurs auteurs : c'est ce que nous avons pu déjà démontrer dans les paragraphes sur les bandes, la notion de territoire et les carences familiales. D'autres sont incompréhensibles et ne sont jamais justifiés par leurs auteurs.
Néanmoins, dans le prolongement de l'étude du comportement et de l'état d'esprit des jeunes auteurs de violences urbaines, il n'est pas inintéressant de s'attarder quelques instants sur les raisons éventuelles donnant un sens à ces violences urbaines.
Nous ne reviendrons pas sur la défense du territoire, sur le refus de toute autorité extérieure ou sur les facteurs qui déclenchent les émeutes121. En revanche, trois interprétations, pouvant se cumuler avec les précédentes, ont retenu notre attention.
Or, si la violence des jeunes des cités est exercée sur un mode ludique, son caractère illégal n'est plus perçu par les auteurs. En l'absence de repères, les règles du jeu ne sont plus celles de la société mais celles fixées par les protagonistes. Elles ne reposent plus sur les principes généraux qui régissent notre vie en société mais sur la loi du plus fort. Ceci a pour conséquence une distorsion de la réalité qui conduit le jeune a ne plus avoir conscience de ses actes. Le monde imaginaire qu'il s'est construit123 et dans lequel il évolue à la marge de la société va dissoudre les notions de bien et de mal, de légalité et d'illégalité.
Cet aspect ludique des violences urbaines est d'autant plus remarquable que les auteurs sont jeunes. Les enfants de 10/12 ans « caillassant » des véhicules de police accomplissent moins ce forfait mus par un sentiment de haine ou de rejet de l'autorité (bien que...) que par jeu ou par imitation des plus âgés (ce qui relève également d'un aspect ludique). De même, le fait d'incendier une voiture peut s'interpréter comme un jeu qui mêle le défi, l'excitation et, de façon secondaire, la volonté de marquer son territoire.
Le jeu est d'ailleurs une des treize finalités du passage à l'acte délinquant définies par Maurice Cusson. Selon cet éminent criminologue, le jeu provoque des mises en question personnelles, par l'incertitude du résultat et par les risques possibles. Le jeu est lié au besoin d'action ayant pour objectif de briser la monotonie de la vie quotidienne par une activité excitante. Le désoeuvrement de nombreux jeunes des cités, leur oisiveté, leur absence de projection dans l'avenir, le phénomène de groupe, ne peuvent que renforcer cette soif d'action qui permet de tuer l'ennui.
De la même façon, le jeu permet au jeune de se valoriser et de montrer ce dont il est capable. Souvent associé au défi, le jeu est un exutoire où le jeune peut sortir vainqueur d'une activité. Alors que tout à chacun partage cette envie d'excitation et tente de la satisfaire par des moyens légaux (métiers à risque, pratique d'un sport, etc.), certains jeunes empruntent un autre chemin pouvant conduire à la délinquance.
Malheureusement le jeu tel qu'il est perçu par ces jeunes est loin d'être défini comme un divertissement par les autorités. Nous devons absolument éviter la banalisation d'actes ou de comportements illégaux. Si ces derniers ne font pas l'objet d'une réponse de la société, nous laissons à penser qu'ils sont bénins et nous encourageons par là-même la récidive. Chaque acte commis, fût-ce dans une logique ludique, doit recevoir une réponse. Selon nous, celle-ci ne doit pas être adaptée à la perception de l'acte par son auteur mais à la réalité de l'acte par rapport aux normes déterminées par la société, ce qui ne semble pas forcément être le cas à l'heure actuelle. Seul un rappel fort des « règles du jeu » permettra aux jeunes de prendre conscience des limites à ne pas franchir. Son discernement sera d'autant plus important que la « ligne blanche » sera clairement marquée.
Enfin, étant donné les caractéristiques comportementales des jeunes des cités, en particulier l'impulsivité, le manque de repères à la loi et l'absence d'attache à la réalité, le jeu se transforme souvent en drame. Ainsi, le lundi 11 août 1997 à la sortie d'une discothèque de La Grande Motte (Hérault), des jeunes en provenance de deux cités de la banlieue parisienne124 se sont physiquement affrontés. L'issue de cette bagarre : un mort et deux blessés. L'origine de cette querelle : un jeu qui avait débuté à l'intérieur de la boîte de nuit (les deux groupes se lançaient des glaçons à la figure au travers de l'établissement) et qui a dégénéré...
De la violence, vécue comme un jeu ou un défi, on passe progressivement à une remise en question des règles et des principes édictés par la société.
En attirant l'attention des médias, donc de l'opinion publique, et par voie de conséquence, des dirigeants politiques, les habitants des banlieues, et notamment les jeunes, avaient alors pour objectif d'obtenir une évolution positive de leurs conditions de vie. C'est à partir de cette date que la politique de la Ville a commencé à prendre forme. S'il n'est pas contestable que les premières émeutes - bien que condamnables - ont certainement permis l'amélioration du cadre de vie d'un certain nombre d'habitants des quartiers sensibles, il n'en reste pas moins que les différentes mesures mises en place depuis plus de quinze ans n'ont pas résolu le problème de la violence dans les banlieues.
Déjà Adil Jazouli notait dans son rapport de 1990 sur les banlieues125 l'apparition d'un discours de « banditisme social ». Il observait le développement d'un « discours autonome et violent justifiant la délinquance, le vol et la violence par la situation sociale vécue (...). Les transgressions apparaissent alors comme autant de moyens légitimes pour se sortir de l'exclusion ». De même, la transgression de la loi par certains groupes de jeunes (consommation de haschich, petits délits) n'est pas toujours perçue comme un acte délinquant. Les jeunes ont plutôt l'impression d'enfreindre un ordre établi qui les exclut des fruits du savoir, du bien-être et de la consommation.
De plus, ce qui peut être légitimé dans le cadre de revendications politiques126, ne l'est plus lorsque celles-ci sont inexistantes. Aujourd'hui, les violences urbaines ne sont plus justifiées par des revendications à caractère social. D'ailleurs, les grandes émeutes ont quasiment disparues tant grâce aux adaptations des forces de police que suite aux dispositions politiques prises dans le cadre de la politique de la Ville. On a ainsi répondu à certaines revendications par des mesures ponctuelles ayant permis de freiner les manifestations.
Néanmoins, de nombreux sociologues et responsables politiques persistent à justifier la violence des jeunes par leur sentiment de frustration et d'exclusion d'une société qui ne leur laisserait pas de place pour évoluer. Dans une société dans laquelle ils ne parviennent pas à s'adapter et à adopter les comportements dominants, la violence est perçue, selon François Dubet, comme un moyen de « vivre son échec social comme un acte volontaire, voire héroïque ». La violence revendicatrice céderait devant une violence de rage. La « haine » de la société, la « haine » de la police, la « haine » de l'école et des autres institutions sont des sentiments ayant pour origine le refus de l'échec. Il est plus facile de faire porter les causes de son échec sur les autres que de les assumer. Comme lors de la formation des bandes, les jeunes des cités s'inventent un autre mode de pensée qui fait de l'acte violent, non un acte illégal, mais un acte justifié par « l'attitude » de la société à leur égard. Cette dernière serait la seule responsable de tous leurs maux. Ce sentiment est exacerbé chez les jeunes issus de l'immigration qui se vivent de plus en plus comme des victimes n'étant en rien responsables de leur malheur. Charles Rojzman, Directeur de Transformations thérapies sociales127 précise que « que les pères maghrébins avaient un objectif : gagner de l'argent et rentrer au pays. L'idée d'être humiliés comme leurs pères révulsent leurs enfants. Alors, ils se replient sur eux-mêmes et n'existent plus que par la seule violence, remède à l'impuissance. Celui qui lance des cailloux fait peur, il fait chier, donc il existe. »
Cet état d'esprit se retrouve dans une réflexion, leitmotiv des jeunes des cités, relative au « racisme » supposé de tous ceux qui ne tolèrent pas leur comportement. À partir du moment où leurs désirs ne sont pas satisfaits ou que leurs actions sont entravées, ceux qui en seraient la cause seraient nécessairement des personnes « racistes ». Le problème de ce mode de pensée est qu'il provoque un cercle vicieux. Ce qu'explique justement François Dubet constatant que « lorsqu'un groupe est stigmatisé, une des manières d'échapper à l'étiquetage consiste à revendiquer pour soi le stigmate négatif, à l'exacerber afin de le retourner contre ceux qui stigmatisent. Ainsi, le racisme engendre de la violence du côté des raciste mais aussi du côté de certaines victimes dont la violence se trouve justifiée par l'injustice dont ils sont l'objet ».
Cela a deux conséquences :
- le renforcement, de part et d'autre, des stéréotypes
et,
- une généralisation dangereuse. Pour les uns, tous les
jeunes issus de l'immigration et habitant des cités sont des voyous,
pour les autres, toutes les personnes extérieures à leur
« monde » sont « racistes ».
Faute, là encore, de repères tangibles, les jeunes, stigmatisés tant par des préjugés ambiants que par leur propre volonté, ne prendront pas le recul nécessaire leur permettant d'analyser leur comportement et l'origine de leur stigmatisation.
Partant du principe que la terre entière leur en veut, que, quoi qu'ils fassent, ils sont rejetés, l'identité collective des jeunes se construit autour de cette idée de « racisme ». Celle-ci renforce leur solidarité de groupe et le rejet de tout ce qui est exogène à leur cité, voire à leur ethnie.
Il est pourtant évident que les violences urbaines ne peuvent être justifiées par un racisme supposé des institutions : policiers, professeurs, chauffeurs R.A.T.P., ou pompiers. L'excuse est trop facile et ne correspond pas à la réalité. Pourtant cette justification est souvent présente dans le discours des jeunes. L'auteur en veut pour preuve, outre les propos de ses interlocuteurs, sa propre expérience. Sans rechercher leur propre faute ou leur propre manquement aux règles élémentaires de politesse qui sont à l'origine d'une remarque - parfois sèche - de certaines adultes, les jeunes étiquettent immédiatement cette personne comme « raciste ». Parallèlement, les comportements déviants de quelques jeunes favorisent une analogie exagérée des attitudes et renforce les a priori. Chacun est catalogué. La machine est lancée et difficile à stopper...
Des violences urbaines peuvent cacher l'instauration d'une délinquance organisée autour d'un trafic de stupéfiants ou de pièces détachées automobiles. Liées à la défense du territoire, elles ont pour but la protection de ce trafic. En harcelant les forces de l'ordre, les jeunes poursuivent un double objectif : détourner l'attention des autorités policières et les empêcher de pénétrer le plus fréquemment possible dans la cité où se déroule le trafic. Toutefois, cette finalité n'est pas la plus fréquente et concerne uniquement le petit trafic, notamment le deal de cannabis. Selon le Commissaire Bui-Trong128, lorsque le trafic devient plus important et se concentre entre les mains de quelques dealers locaux,129 la tendance serait plutôt à l'apaisement des violences. Le quartier retrouverait un calme apparent et « les jeunes seraient priés (et même payés pour cela) d'aller commettre ailleurs leurs méfaits provocateurs, visibles et bruyants susceptibles d'attirer l'attention des forces de l'ordre »130. Le trafic a besoin de calme et de discrétion. Sans que l'ordre public ne soit rétabli, la violence au quotidien cède alors la place à une violence moins visible où chaque jeune entre dans le business avec un rôle bien défini. Un nouvel ordre social s'instaure.
Néanmoins, malgré l'apaisement apparent du quartier, les conséquences du trafic de stupéfiants sont lourdes : arrivée de consommateurs sur le quartier, augmentation de la petite délinquance131, règlements de comptes entre trafiquants rivaux, constitution de petites bandes locales, etc. De même, de violents affrontements ont débuté par l'interpellation de dealers locaux.
Motivés tant par une logique territoriale que financière, certains jeunes trouvent dans le trafic une issue plus que positive à leur problème d'emploi ou de désoeuvrement. Ainsi, certains quartiers ayant connu de violentes émeutes ou une violence quotidienne endémique, retrouvent-ils subitement le calme. Est-ce à dire que l'ordre républicain est rétabli ? Même au sein de l'institution policière, les avis sont partagés. Quoi qu'il en soit, la drogue a pris une place très importante au sein de notre société. Il suffit de jeter un - il sur la situation des États-Unis où le trafic de drogue est au coeur de la violence américaine. Les gangs, composés de jeunes des inner cities132 s'affrontent quotidiennement pour le contrôle d'un territoire et d'un trafic. Leur violence fait des ravages parmi toute une couche de la population (notamment les jeunes d'origines africaine et hispanique). Notre pays ne connaît pas encore l'ampleur de ce phénomène, même si l'analogie de certaines situations peut inquiéter. Si la drogue n'est pas le moteur des « violences urbaines à la française », elle en devient progressivement un des carburants essentiels.
Le trafic de produits stupéfiants n'est pas la seule activité délinquante lucrative. Le vol est également une des formes de la violence urbaine contemporaine. Caractérisé par sa violence, il revêt plusieurs formes : vols avec violence (sous la menace d'une arme), racket et « dépouille » dans les transports en commun ou à la sortie des établissements scolaires, razzias dans les commerces. Cette infraction est commise de manière à prendre le moins de risques possibles. Le phénomène de groupe renforce cette absence de prise de risque puisqu'il procure, outre une certaine impunité liée à l'anonymat, un sentiment de puissance et, engendre une excitation et une motivation mutuelles collectives. De même, les cibles seront-elles choisies en fonction de leur vulnérabilité : particuliers seuls dans des lieux publics, individus très jeunes ou commerces isolés et mal protégés. Sans que ces faits soient automatiquement associés aux violences urbaines, certains points communs en font des infractions qu'on ne peut passer sous silence : mêmes auteurs ou incidences indirectes (affrontements avec les forces de l'ordre suite à une razzia ou à l'arrestation d'un jeune racketteur).
Si la pratique d'une religion correspond à l'exercice d'une liberté individuelle fondamentale unanimement acceptée dans notre pays, il ne faut pas que celle-ci se transforme en une activité de prosélytisme prônant le rejet des institutions et déniant les règles sociales ou légales de l'État. Or, si la quasi totalité des musulmans pratiquent leur religion dans le strict respect des lois de la République, on remarque la multiplication d'associations qui, sous différents prétextes (favoriser l'intégration, les activités culturelles, etc.), diffusent des messages hostiles aux institutions ou prônent des actions contraires aux lois. Ainsi, dans certaines quartiers gangrenés par la drogue, il a pu être observé des chasses aux dealers conduites par des activistes religieux. Sous couvert de bonnes intentions133, ces actions ont pour seule finalité soit de démontrer l'inefficacité des autorités, soit de protéger d'autres trafics ou trafiquants. En tout état de cause, ce militantisme religieux accentue les sentiments d'exclusion et de rejet de l'autorité légale de nombreux jeunes. L'idéologie religieuse légitime alors le combat contre les institutions.
Compte tenu de la désagrégation progressive de nombreux quartiers, de l'amélioration du fonctionnement des structures musulmanes intégristes, du désoeuvrement de très nombreux jeunes en quête d'une identité et, de notre histoire, le phénomène de récupération des violences urbaines par la mouvance intégriste musulmane ne doit pas être écarté.
Une délinquance urbaine qui se développe, des auteurs
de plus en plus jeunes, une remise en cause des fondements de notre organisation
sociale, des caractéristiques spécifiques, etc. Tels sont
quelques éléments ayant conduit certaines institutions à
réfléchir sur de nouvelles stratégies et méthodes
de travail adaptées à cette nouvelle forme de délinquance.
121 Ces facteurs justifiant pour les jeunes
le passage à l'acte.
122 François Dubet, « À
propos de la violence des jeunes », Cultures et Conflits n° 6,
1992, p.7
123 Notamment autour de la bande et du territoire.
124 Malakoff (dans les Hauts-de-Seine) et
Pantin (en Seine-Saint-Denis).
125 Rapport déjà cité.
126 À près tout, les agriculteurs
ne sont-ils pas reconnus comme les manifestants les plus violents lors
de grandes manifestations revendicatives ?
127 Société qui travaille
dans plusieurs municipalités en tentant de rapprocher les services
publics de ses usagers.
128 Cet avis est partagé par la plupart
des Commissaires de police urbaine.
129 Il est notable de remarquer que le trafic
peut souvent faire vivre des familles entières qui vont en faire
profiter l'ensemble des habitants de la cité, d'où un renforcement
de la solidarité face à ceux qui mettraient en péril
la pérennité de ce système d'économie parallèle.
130 Lucienne Bui-Trong, « Drogue et
violence : le reflux du trafic de drogue vers certaines banlieues »
in Revue d'études et d'information de la Gendarmerie Nationale,
4ème trimestre 1995, n° 179, p.22
131 Les junkies doivent trouver l'argent
nécessaire à l'achat de leur dose.
132 Ghettos noirs américains des
centres-ville.
133 Rejet de la drogue et de ses conséquences.